Un modèle, pas une anomalie : La xénophobie en Afrique du Sud et au-delà
La xénophobie en Afrique du Sud n'est pas une anomalie. De Belfast à la Tunisie en passant par l'Amérique du Sud, le même schéma se répète : les migrants sont désignés comme responsables, leur dignité est niée, les lois ne sont pas appliquées.
ARTICLE ANALITIQUE
Stephanie Mwangaza Kasereka
6/17/20268 min temps de lecture
Ce qui se déroule en Afrique du Sud en 2026 n'est pas nouveau en matière de migration. Ce n’est pas une aberration et ne se limite pas à un seul pays. Il s’agit d’un modèle qui s’est manifesté à travers les continents, au fil des décennies et au sein de systèmes politiques qui, par ailleurs, ont peu de choses en commun. Mais en Afrique du Sud, ce phénomène revêt un poids particulier. Car l’Afrique du Sud, plus que presque toute autre nation, a fondé sa liberté sur l'argument selon lequel la dignité humaine est universelle. Ce qui se passe actuellement est un test pour savoir si cet argument était sincère.
1. Ce qui se passe actuellement
Ce dont on est témoin en Afrique du Sud en 2026 n’est pas une anomalie. C’est le dernier chapitre d’un modèle documenté. Selon Xenowatch, une plateforme de surveillance développée par le Centre africain pour la migration et la société (ACMS) de l'Université du Witwatersrand, la discrimination xénophobe en Afrique du Sud n’est pas une série d'incidents isolés ; c’est une réalité régulière et persistante. Entre 2022 et 2025, 406 incidents vérifiés ont été enregistrés, avec une moyenne de 103 par an. Rien qu'en 2025, ce chiffre est passé à 151. La violence n’est pas confinée à un seul coin du pays ; elle a été enregistrée dans les neuf provinces, le Gauteng, le Cap-Occidental, le KwaZulu-Natal et le Cap-Oriental étant les plus durement touchés, le KwaZulu-Natal ayant récemment détrôné le Gauteng en tant que province la plus affectée.
Ce qui s’est intensifié en 2026, c’est la visibilité et l’organisation de cette hostilité. Dans des villes comme Durban, Pretoria et Johannesburg, des mouvements citoyens sont descendus dans la rue pour exiger une application plus stricte de l’immigration, ciblant particulièrement les migrants sans papiers. Ces manifestations ne sont pas restées pacifiques. Leurs conséquences ont été violentes et, dans certains cas, fatales : des migrants se sont vus bloquer l’accès aux établissements de santé et aux structures éducatives, leur vie étant suspendue non pas par la loi, mais par la force d’une exclusion organisée.
2.Le vide juridique
La frustration des citoyens sud-africains n’est pas dénuée de fondement. Les appels en faveur d’un cadre juridique fonctionnel et rigoureux sont légitimes. Un État qui ne parvient pas à assurer la sécurité, l’emploi et la santé à sa propre population crée les conditions dans lesquelles les migrants deviennent des boucs émissaires commodes pour des échecs systémiques qui précèdent largement leur arrivée. Le problème, cependant, est que la faute est mal placée. Lorsque les services publics s’effondrent, que le chômage persiste et que les soins de santé sont inaccessibles, il s’agit d’échecs de gouvernance, et non de conséquences de la migration. Un système qui fonctionne pour ses citoyens fonctionnera, par définition, aussi pour ceux qui vivent à l’intérieur de ses frontières. Réparer l’État n’est pas une alternative à la protection des migrants. C’est la même mission.
Ce que dit déjà la loi est instructif. En juin 2025, la Commission internationale de juristes est intervenue en tant qu’amicus curiae dans une affaire devant la Haute Cour sud-africaine, exhortant le tribunal à appliquer le droit international protégeant les migrants et les réfugiés contre la discrimination, spécifiquement dans le contexte de groupes de justiciers menant des expulsions forcées, du harcèlement et des refus d'accès aux écoles et aux hôpitaux. Les analystes juridiques ont en outre identifié l’échec de l’harmonisation de la loi sur l’immigration sud-africaine avec le droit du travail comme une lacune structurelle qui rend les travailleurs migrants légalement invisibles, exposés à l’exploitation sans recours significatif. La Constitution sud-africaine et ses engagements internationaux sont sans équivoque : le droit à la santé s’applique à toutes les personnes, quel que soit leur statut migratoire.
Pourtant, les développements récents sur le terrain suggèrent un glissement troublant du principe à la pratique. Des groupes tels qu’Operation Dudula mobilisent de plus en plus de résidents ordinaires pour exiger des documents d'identité de la part de ressortissants étrangers présumés, effectuer des « contrôles » informels et faire pression sur les individus pour qu’ils quittent les espaces publics. Cette forme d'application de la loi au niveau local brouille effectivement la frontière entre l’action civique et l’autorité de l’État, alors même qu’en vertu de l’article 41 de la loi sur l’immigration, les pouvoirs d’identification, d’interrogatoire et d’application de la loi sont réservés aux agents d’immigration désignés, et non aux citoyens privés. En pratique, cela crée un système parallèle où des acteurs informels assument des rôles quasi policiers, soulevant de graves préoccupations concernant la légalité, la discrimination et l’érosion des protections constitutionnelles.
3.Cela ne concerne pas seulement l'Afrique du Sud
L’Afrique du Sud est un cas documenté de ce modèle, mais elle n’est pas le seul. La même dynamique fait surface sur tous les continents, dans des pays aux histoires et aux systèmes politiques très différents.
Par exemple, en Tunisie, le discours du président Kaïs Saïed en 2023, affirmant que les migrants subsahariens faisaient partie d’un complot visant à modifier la composition démographique de la Tunisie, a déclenché une vague d’attaques racistes, de déplacements forcés et d’arrestations massives qui ne s’est pas arrêtée depuis. Entre janvier et avril 2025 seulement, les autorités tunisiennes ont expulsé au moins 12 000 personnes, dont des enfants non accompagnés. L’Union africaine a condamné ses remarques comme étant des discours de haine. Le modèle ici n’est pas celui de citoyens se mobilisant contre les migrants, mais celui d’un gouvernement utilisant les migrants comme un outil politique tout en démantelant les structures juridiques qui pourraient les protéger.
En Amérique du Sud, la crise des déplacements de Vénézuéliens, la plus importante de l’histoire récente de l’Amérique latine, avec plus de 7,9 millions de personnes ayant quitté le pays depuis 2014, a produit une forme de xénophobie plus silencieuse, mais non moins dommageable. La Colombie, le Pérou, le Chili et l’Équateur ont tous durci les restrictions, intensifié les expulsions et échoué à fournir un accès à l’emploi formel, aux soins de santé ou à l’éducation. Près des trois quarts des migrants vénézuéliens interrogés au Pérou ont déclaré avoir subi une discrimination fondée uniquement sur leur nationalité. Ici, la xénophobie ne ressemble pas toujours à des émeutes. Elle ressemble à une porte fermée, à une demande d’emploi rejetée, à un arrêté d’expulsion. Le déni de dignité est le même.
En Asie, la situation des Rohingyas représente une forme extrême de ce modèle, où ce n’est pas la migration irrégulière mais l’apatridie elle-même qui est utilisée comme arme. Privés de citoyenneté au Myanmar pendant des décennies, plus d’un million de Rohingyas sont désormais déplacés à travers le Bangladesh, la Malaisie, la Thaïlande et l’Inde. En 2025, l’Inde, la Malaisie et d’autres gouvernements ont mis en œuvre des politiques de plus en plus hostiles envers les Rohingyas, incluant des détentions et des expulsions, à l’encontre d’un peuple qui n’a aucun pays où retourner. Ce n’est pas un échec dans la gestion de la migration. C’est la destruction délibérée et soutenue du droit d’exister d’un peuple, où que ce soit.
À Belfast, il y a quelques jours à peine, le modèle a pris une autre forme : réactive, violente et fondée sur la punition collective. Le 8 juin 2026, un homme a été brutalement poignardé dans une rue de la ville. Le suspect, un demandeur d’asile soudanais, a été inculpé pour tentative de meurtre ; la loi a été appliquée, un individu a été tenu responsable. La victime, Stephen Ogilvie, 44 ans, a subi des blessures qui ont changé sa vie et aurait perdu un œil. Il méritait d’être au centre de cette histoire. Au lieu de cela, en quelques heures, des hommes masqués ont incendié des maisons supposées abriter des immigrants, brûlé un bus et lancé des bombes incendiaires sur la police. Une communauté soudanaise qui n’avait rien à voir avec l’attaque s’est retrouvée assiégée. Sa propre famille a appelé au calme et a déclaré ne pas vouloir de violence commise en son nom.
C’est là que la distinction est primordiale. Le blâme, lorsqu’il est justifié, doit être appliqué de manière précise, individuelle et par le biais d’un processus juridique légitime. L’homme qui a commis cette attaque fait face à des accusations. C’est correct. C’est ainsi que fonctionne la responsabilité. Ce qui n’est pas correct, c’est le transfert de ce blâme sur toute une communauté, sur des familles dans leurs foyers, sur des propriétaires d’entreprises qui se trouvent partager une nationalité ou une origine avec une personne qu’ils n’ont jamais rencontrée. La punition collective n’est pas la justice. C’est un second crime commis au nom du premier, et il laisse la victime réelle encore plus oubliée à chaque bâtiment qui brûle.
De même, identifier la migration irrégulière comme un problème systémique n’est pas la même chose qu’identifier les migrants comme un problème. L’un est une observation politique. L’autre est une déshumanisation. La confusion (souvent délibérée) entre les deux est précisément ce qui permet aux acteurs politiques de mobiliser des griefs légitimes vers des fins illégitimes. Le système peut être défaillant sans que les personnes qui y naviguent soient responsables de ses échecs.
4.Le droit d’agir et l’obligation de le faire humainement
Rien de tout cela ne signifie que les préoccupations des citoyens sud-africains sont sans mérite. La migration sans papiers ne crée pas les problèmes structurels auxquels l’Afrique du Sud est confrontée, mais elle peut les amplifier. Lorsque les services publics sont déjà sous tension, que le chômage est élevé et que le logement est rare, l’arrivée de personnes en situation précaire rend ces échecs existants plus visibles et plus aigus. Les personnes qui migrent de manière irrégulière ne sont pas les auteurs de ces échecs. Elles y arrivent, fuyant souvent des conditions tout aussi désespérées que celles qu’elles trouvent. Les citoyens ont tout à fait le droit d’exiger que leur gouvernement s’attaque à ces problèmes structurels, de réclamer un système d’immigration fonctionnel et d’attendre de l’État qu’il gère ses frontières par des processus juridiques responsables. La régularisation de ceux qui sont déjà présents et l’expulsion ordonnée, lorsque celle-ci est légalement justifiée, sont toutes deux des instruments légitimes de ce système. Ce qui n’est pas légitime, c’est l’externalisation de cette responsabilité à des groupes de justiciers, ou le traitement du statut irrégulier d’une autre personne comme un motif pour lui refuser les soins de santé, l’éducation ou la sécurité élémentaire.
La question n’est pas de savoir si l’État doit agir. C’est de savoir s’il agit avec la loi, avec méthode et avec humanité.
Ce qui est en jeu n’est pas une statistique migratoire.C'est de savoir si le seuil de la dignité humaine tient bon, s'il peut être suspendu à une frontière, ou révoqué par un groupe de justiciers. La réponse que donne le droit international des droits de l’homme est sans équivoque. La réponse que plusieurs gouvernements apportent actuellement dans la pratique est tout autre.
L’Afrique du Sud dispose du cadre constitutionnel et juridique nécessaire pour relever ses véritables défis tout en préservant ce seuil. C’est le cas de la plupart des pays où ces scènes se déroulent. Ce qui manque, ce n’est pas la loi. Ce qui manque, c’est la volonté politique de l’appliquer avec une égale humanité, quel que soit le lieu de naissance de chacun.
Source additionelle:
Human Rights Watch. (2025, 28 août). India: Scores of Rohingya refugees expelled. https://www.hrw.org/news/2025/08/28/india-scores-of-rohingya-refugees-expelled
